Il n'avait rien cédé au préfet qui s'était opposé à son changement de patronyme en Ali Mamadou Niger. ni même à sa mère qui n'avait pas eu la force de le renier avant de mourir de chagrin. Maintenant, il mettait la mort de cette pauvre vieille sur sa liste des victimes héroïques dans le combat pour l'égalité. Jean-Charles Chrétien - de son affreux nom de baptême – avait donc son petit panthéon personnel. Trônés ainsi, à coté de sa mère, Mohammed, jeune dealer sauvagement assassiné en état de légitime défense par les forces de l'ordre réactionnaire, un togolais anonyme – travailleur sans-papier - écrasé par son propre Caterpillar dont il n'avait pu comprendre le mode d'emploi pour cause de suppression de postes d' enseignants par le gouvernement Fillon et puis Aïcha et Iryam, tuées par un odieux poteaux téléphoniques Bouyges alors qu'elles roulaient sans casques sur ce scooter qu'elles n'auraient jamais pu s'offrir, trop jeunes, à 13 ans, pour bénéficier de la nouvelle allocation jeunesse-premiers-pas. Depuis il avait fait installer d'étranges tapis de mousses épaisses enroulés autour de chaque poteaux. Malheureusement, ces tapis disparaissaient aussitôt installés. Il est vrai qu'ils faisaient d'excellents fûtons et autres matelas nuptiaux. Il avait, par contre, renoncé à panthéoniser Monsieur Tchang, commerçant en literie qui après avoir fait très étrangement faillite, avait ouvert un commerce de délicieux nems au porc. Sauvagement assassiné lors de son troisième braquage, Mr Tchang avait cependant réussi à blesser gravement son agresseur. Dès lors, n'étant plus totalement victime, sa place au Panthéon n'était plus possible. A la suite de affaire, l'ensemble des Chinois quittèrent la petite ville. Dans un premier temps Ali Mamadou le regretta puis finit par se raviser : « les Chinois travaillent quand même beaucoup trop ! ».
Surtout il n'avait rien cédé au ministre de l'intérieur du gouvernement écolo-socialiste, Julien Dray, la fausse gauche comme il disait. Maire EELV fraîchement élu par et grâce au nouveau code électoral accordant le droit de vote aux étrangers, il voulait par dessus tout, donner un nouveau nom à sa ville : un nouveau nom, un nouveau monde pour un nouvel homme. Le slogan était parfait. Certes, le discours qu'on lui avait préparé le fit bondir : « …. nous débaptisons Saint-Jean sur Clèves... Adieu Saint-Jean, Bonjour Egalité ….. ». Ce n'était pas très laïc. Il reprit donc en catastrophe l'essentiel du discours prononcé pour l' inauguration de la Mosquée municipale. « Tolérance, combat contre l' obscurantisme, mes luttes, vos droits, etc, etc ». Personne ne s'en aperçut. Il changea plus tard d'assistante pour embaucher la nièce de son fidèle adjoint que partout dans la ville on surnommait Mohammed 2, sûrement parce qu'il était marocain.
Bref, Jean-Charles Chrétien, dit Ali Mamadou Niger était le maire heureux d'Egalité, petite ville de la France nouvelle. L'entrée d'Egalité était remarquable : 100 panneaux rappelant les nombreuses villes africaines et arabes jumelées avec la ville. Beaucoup de maires de ces villes vivaient d'ailleurs à longueur d'année à Egalité. Par commodité, on y organisait même certains de leurs conseils municipaux. Et puis, pour couronner l'entrée d'Egalité, deux immenses cornes d'éléphants en plastique récupéré, faisant office de portail majestueux, parfaitement alignés avec le dôme de la mosquée et l'arbre à palabres en béton végétal. Certes, un irakien avait remarqué qu'il y avait la même chose à Bagdad du temps de Saddam Hussein mais Jean Ali n'avait pas relevé. Les routiers et les touristes allemands l' énervaient beaucoup plus. Constamment, ceux-ci s'arrêtaient à la Mairie pour demander la direction de Saint-Jean sur Clèves et constamment Jean Ali mobilisait son secrétariat pour envoyer des tonnes de courriers à toutes les multinationales du GPS leur enjoignant, sous peine de menaces judiciaires, de faire leur travail de mises à jour. C'est là qu'il regrettait de ne plus avoir de chinois sous la main, pour la traduction de ces courriers à destination de Pékin et de Shanghaï, paradis fiscaux honteux de ces multinationales.
De toutes façons, ces touristes ne restaient jamais longtemps. A peine le temps de photographier des restes de vitraux du 13ième siècle. La cantine scolaire ne se visitait pas, non plus le clocher à cause de l'éolienne installée pour alimenter durablement le complexe piscine-hamamm.
Alors que la fin de son premier mandat approchait, Ali Mamadou caressait trois rêves pour la suite de son œuvre. D'abord végétaliser le monument aux morts de la guerre 14-18 avec du liere du Sénégal. "Nos tirailleurs ont tellement souffert de cet oubli scandaleux : Nous les avons plus tué que les Allemands". Ces paroles fortes avaient remporté l' adhésion du conseil municipal, toutes ethnies confondues. Jean Ali Charles avait prudemment ajouté que des roses de l'Atlas et des oeillets de Gaza seraient maintenant déposées chaque 11 novembre. Le deuxième rêve était plus simple, en apparence. Obtenir enfin l'agrément du Dalaï Lama pour transformer le centre culturel bouddhiste en Centre européen culturel du Vaudou et ce afin de satisfaire les revendications parfaitement légitimes des 2000 haïtiens fraîchement arrivés à Egalité, suite au dernier tremblement de terre sur leur île natale. L'affaire n'était pas gagnée. Le conseil de l' amical des cultes œcuméniques s'estimait heurté par ces pratiques d'un autre âge. L' affaire était sérieuse puisque chiittes, sunnites, salafistes et laïcs turques, soit 100% du conseil compte tenu de l' abstention bienveillante du seul représentant des évangélistes ivoiriens, étaient d'accord. Ce centre bouddhiste n'avait jamais très bien marché. Les Chinois ne l'avaient pas vraiment fréquenté et maintenant qu'ils étaient partis ….. Il y avait bien eu, une année, le congrès annuel de l'association Bouddhistes du Monde mais l' affaire s' était très mal passée. Les congressistes avaient mis sur le compte d'un mauvais karma du lieu, les nombreuses agressions dont avaient été victimes leurs membres, pacifistes et magnanimes malgré les tournantes que certaines jeunes prêtresses avaient subies. Ainsi, quand le secrétariat de la mairie n'était pas occupé aux courriers des GPS, il se mobilisait pour le Dalaï Lama et son agrément. Le troisième rêve de Charles Mamadou était encore moins gagné. Même Mohammed, son fidèle adjoint, s'y opposait publiquement. Il s'agissait du Panthéon. Ni plus, ni moins. Construire un vrai Panthéon laïc en matériau durable içi à Egalité. Dédié à la mémoire de toutes les minorités, c'est à dire de tous les opprimés de la Terre. Le fidèle adjoint avait beau rappelé que les finances de la commune étaient au plus juste – c'est à dire totalement déficitaires.
Mais Ali Mamadou Niger, une fois de plus, ne céderait pas.
Et puis, il y avait le quatrième rêve, secret, intime, personnel. Le Sénat. Il caressait au plus profond de lui-même, non pas une ambition égoïste et honteuse, mais un sincère désir de lutte. Lui aussi voulait rejoindre ses camarades d'EELV et participer à l'offensive finale contre les restes de cette France moisie. Réélu maire, sa légitimité serait totale après tout ce qu'il avait fait pour les minorités, les opprimés, les damnés de la terre.
Tout s'est effondré pour lui un lundi soir. Alors qu'ils paraphait les nombreux courriers à destination des multinationales du GPS et du Dalaï Lama, Mohammed, son premier adjoint, entra dans son bureau et d'une traite après une longue inspiration, asséna la première et dernière salve. Il n'y avait aucune traîtrise dans l'acte de Mohammed, fidèle premier adjoint mais comptable scrupuleux de profession. Lui savait parfaitement que le projet de Panthéon finirait vraiment par détruire cette ville qui ne tenait qu'à un fil.
- Ali Mamadou, je dois te dire que le conseil fédéral d'EELV m'a désigné candidat pour les prochaines élections municipales et …. sénatoriales. Je suis désolé.
Ali Mamadou fut d'abord KO debout avant de reprendre ses esprits. Puis en ricanements, rappela à son premier adjoint.
- Ha ha ha ! Mohammed tu as oublié que tu ne peux pas être maire d'Egalité, tu n'est MEME pas français. Electeur oui, Adjoint oui. Maire ? JAMAIS !
Choses étrange que le cerveau et la mémoire d'un homme dans ces moments de rupture. Pourquoi Jean-Charles Ali Mamadou Niger se souvient juste à ce moment là de ce vieux facho de Saint-Jean sur Clèves, à qui il avait confisqué son arme de service. Il l'avait gardé par devers lui et étouffé l' affaire pour la réputation de sa bonne ville d'Egalité. L'arme est toujours dans le tiroir.
La suite est un carnage presque traditionnel : Mohammed fidèle adjoint, le secrétariat et ses courriers aux Dalaï Lamas des multinationales du GPS, la chargée de communication aux communautés, le détaché aux cultures du Monde, les employés jeunes au troisième âge, les agents pour la civilité au quotidien, la Présidente de l'association « Je suis toi, nous sommes Nous » qui passait par là pour une simple demande de subvention, …. Un carnage, tout le monde y passe dans la municipalité, une stricte égalité.
Très vite, c'est la Ministre de la Justice qui a pris l' affaire en main et ordonné aux forces redevenues de l'ordre, d'intervenir pour stopper cette agression à caractère clairement raciste, de la part d'un certain Jean-Charles Chrétien. Il aura fallu quand même quelques heures au GIGN pour se persuader que les curieux cris de
« BOSSUET, NIQUE TA MERE !»
vociférés par le criminel juché sur le toit de la mairie d'Egalité, relevaient bien d'un discours politique nauséabond et pas d'une déséquilibre psychiatrique prononcé. Le premier tireur d'élite régla l'affaire. Il était 20 heures, en direct sur toutes les chaînes de télévision. Ce fût bien un drame national.
Le lendemain à l' Assemblée, la Ministre de la justice fit voter en extrême urgence une loi obligeant les candidats à toutes les élections de jurer fidélité aux nouveaux grands idéaux de la République : tolérance, égalité, paix et diversité fraternelle dans le respect des minorités. Nous gagnions en idéaux ce que nous perdions en rimes. Pour l'occasion, la Ministre avait changé ses montures de lunettes et d'un rouge vif nous étions passés à un kaki militaire donnant à cette femme blonde d'habitude très calme, un coté martial qu'on ne lui avait jamais soupçonné jusqu'à présent. Je me souviens parfaitement du début de son allocution devant la Représentation Nationale juste avant le vote de cette nouvelle loi fondamentale.
Je m'en souviens très bien. C'était juste la vieille de mon internement volontaire.
Pierre Robes-Roule - Pavillon Nord - Chambre 1984 - CHU d'Egalité.
Avec mon infirmière, nous vous souhaitons un joyeux Noël.
Formidable papier pour inaugurer votre retour !
RépondreSupprimerBon retour chez les fous !
Remarquez, ce sera bien pour les "minorités" dont nous ferons partie…
RépondreSupprimerExcellent !!!
RépondreSupprimerCa sent fortement la prémonition...
Je n'aurai qu'un mot : excellent !
RépondreSupprimerJoli cauchemar de Noel
RépondreSupprimerQuel retour ! superbe !
RépondreSupprimerBien contente de vous "revoir " (en quelque sorte).